
Dj Tapolsky a 50 ans : son set, commencé dans une ambassade à Delhi, n’est toujours pas terminé
Sa première soirée, il l’a jouée sur des lecteurs de cassettes, et le jeu de lumières, c’était quelqu’un qui actionnait l’interrupteur à toute vitesse. Puis sont venus la radio, un festival de dix ans, l’armée par deux fois et ses propres morceaux, nés au front.
Dj Tapolsky derrière les platines et en 2026
Le 29 septembre, Dj Tapolsky — Anatolii Tapolskyi à l’état civil — a fêté ses 50 ans. Depuis plus de trois décennies, il joue de la drum and bass, et entre ses mains le set a tour à tour été une soirée, une émission de radio, un festival, un stream depuis une ville vidée par le confinement et une collecte de fonds pour des drones destinés au front.
Nous avons construit cette histoire comme une tracklist — de la première soirée à Delhi jusqu’au morceau qu’il a sorti quatre jours avant ses 50 ans. Les faits proviennent de son monologue pour Mixmag Ukraine, de son interview à l’hebdomadaire Tyzhden et de sa propre chaîne YouTube.
Intro : Delhi, des lecteurs de cassettes et un interrupteur en guise de stroboscope
Tapolsky est né en 1976 à Bohuslav, mais, selon ses propres mots, il n’y est resté que quelques jours : il a grandi à Dnipro. Son père était militaire, si bien que la famille a passé une partie de son enfance à l’étranger — d’abord en Algérie, puis en Inde.
C’est là, à Delhi, au début des années 1990, qu’il a organisé sa toute première soirée — à l’ambassade. Pas de platines : la musique sortait de lecteurs de cassettes et de CD, et le rôle du stroboscope revenait à quelqu’un qui actionnait l’interrupteur à toute vitesse. Il n’a jamais oublié l’Inde : fin 2019, il y est retourné et a fait un détour par son ancienne école.
Dnipro : la radio, Plotyna et la première drum and bass
En 1995, il entre comme ingénieur du son à la radio Mriia (« Rêve »), à Dnipro ; il y anime bientôt sa propre matinale consacrée à la musique électronique, avant d’en devenir le directeur des programmes. En 1997, Tapolsky est déjà directeur artistique du club Plotyna (« Le Barrage »).
La drum and bass entre dans sa vie en 1998, après un set entendu au KaZantip. Dès lors, les rythmes cassés et les basses rapides deviennent son affaire. « La drum and bass est devenue une musique de contestation : l’écouter, c’était cool et hors du commun », se souvenait-il dans un entretien avec Mixmag Ukraine.
Kyiv : 14 auditeurs, Time2Bass et Ideolohiia
Son installation à Kyiv a commencé par une douche froide. « À mon premier set, il n’y avait que 14 auditeurs, au suivant, sept, alors qu’à Dnipro je réunissais quelque cinq cents personnes », racontait-il. Il a fallu conquérir la capitale en partant de zéro.
Et il l’a conquise. Dans les années 2000, quand la scène club ukrainienne s’est dotée de ses propres radios et de grandes soirées avec des têtes d’affiche venues de l’étranger, Tapolsky animait sur Kiss FM l’émission hebdomadaire Time2Bass — sa dernière à l’antenne en tant qu’animateur a été diffusée le 8 juillet 2015. Quant au festival Ideolohiia (« Idéologie »), qu’il a porté, selon ses mots, « pendant 10 années entières », il a fait venir à Kyiv Goldie, Noisia, Sub Focus, Camo & Krooked et Black Sun Empire. En parallèle est né SKOVORODUB — le premier festival national de dubstep, comme il le présente lui-même.
2014–2016 : un festival pour l’armée et une batterie de mortiers
En septembre 2014, il a monté le festival Tak, ya liubliu Ukrainu (« Oui, j’aime l’Ukraine ») en soutien aux forces armées — avec Skriabin, TiK, O.Torvald et Tonia Matviienko. Puis, en 2015, il s’est lui-même engagé : pendant une dizaine de mois, il a combattu dans l’ATO (l’opération antiterroriste) comme servant de mortier au sein de la 72e brigade mécanisée.
Même alors, la musique ne le lâchait pas. En avril 2016, pendant une permission, il a assuré la première partie de The Prodigy à Kyiv, et le 1er octobre de la même année, il a fêté ses 40 ans avec une grande soirée, T40, au SENTRUM.
Le set comme lieu : du funiculaire au cabinet d’un psychothérapeute
De retour de l’armée, il s’est mis à jouer là où l’on ne croise d’habitude aucun DJ : dans le terminal de l’aéroport de Zhuliany, dans la serre et le verger de pommiers de VDNH, sur la plus ancienne base de canotage de Kyiv, à Hydropark, au marché Zhytnii, dans un tramway de Podil et dans les ateliers mécaniques de l’Institut polytechnique de Kyiv.
Quand la pandémie a fermé les clubs, c’est devenu un format. D’octobre 2020 à décembre 2021, il a mis en ligne sur YouTube treize streams d’une heure — depuis le marché Bessarabskyi, le musée du Cosmos, la gare routière Dachna, une bibliothèque, le funiculaire, l’Institut des technologies aérospatiales, un observatoire, le cabinet d’un psychothérapeute, le pont de verre et le pont Podilskyi. Le set sur le pont Podilskyi a été vu plus de 258 000 fois.
« Mes sets sont devenus plus atmosphériques, plus sincères, plus à moi. J’y sens l’esprit du temps », expliquait-il pour dire pourquoi les salles de club classiques l’intéressent de moins en moins.
2022 : le cinquième jour
Après le 24 février 2022, il a de nouveau rejoint les unités combattantes « dès le cinquième jour », selon ses mots. Pendant près de deux ans, Tapolsky a servi dans la 47e brigade mécanisée Magura, dont les six derniers mois dans le secteur d’Avdiïvka. Et en novembre 2022, il jouait dans le métro de Kyiv et sur le toit du Derzhprom, à Kharkiv, pour réunir l’argent d’un drone.
C’est au front qu’il s’est enfin mis à composer sa propre musique. « Je voulais depuis longtemps écrire mes propres morceaux, mais je n’avais jamais le temps. En repartant au front pour la deuxième fois, j’ai compris qu’il fallait s’y mettre », confiait-il. Son premier titre, « Kokhalys » (« On s’aimait ») avec Inaia, est sorti en septembre 2023 ; suivront « De skhodyt sontse? » (« Où se lève le soleil ? »), « Plus (+) » avec le poète Pavlo Vyshebaba, « Kyiv – Kramatorsk » et « MMD » avec Alloise. Ses remixes de The Hardkiss, de ROXOLANA et d’Okean Elzy avaient vu le jour dès 2022.
À l’été 2024, il a rejoint l’unité Kulturnyi Desant (Cultural Forces, comme elle se nomme en anglais), et le set est définitivement devenu un outil. Le 1er juin, au Squat 17B à Kyiv, Tapolsky a joué son premier set depuis un an et demi — aux côtés de la poétesse, vétérane et ambulancière militaire Olena Herasymiuk. Le 7 juillet, il jouait sous le panneau « Oblast de Donetsk », à l’entrée de la région, pour financer des drones FPV destinés à la 48e brigade d’assaut. Ont suivi un set poétique avec Pavlo Vyshebaba dans l’allée Peizazhna et un set à Kharkiv avec l’artiste Hamlet Zinkivskyi — chaque fois avec une collecte pour des unités précises.
« J’aimerais laisser derrière moi beaucoup de morceaux de drum and bass chantés en ukrainien », confie Anatolii Tapolskyi.
Sa sortie la plus récente, « Radja », est parue le 25 septembre. Le morceau est dédié à un frère d’armes à l’indicatif Radja, mort à l’été 2023.
Burning Man : « Comment tu vas ? » en plein désert
Le 28 août 2024, Tapolsky a joué au Burning Man — au pied de « I’m Fine », une installation de 32 mètres que l’artiste Oleksii Sai et le producteur Vitalii Deineha, du projet Ukrainian Witness, ont assemblée à partir de panneaux routiers, de clôtures et d’antennes satellites mutilés par la guerre, rapportés des territoires libérés. Pour son set, il a demandé à ses frères d’armes, à ses amis et à ses proches de répondre à trois questions — « Comment tu vas ? », « Qu’est-ce que tu veux le plus dans la vie ? », « De quoi tu rêves ? » — puis il a tissé leurs messages vocaux dans son mix.
« Jamais de ma vie je ne me serais attendu à ce que les gens fassent preuve d’autant de compassion. Les Américains soutiennent énormément l’Ukraine, ils partagent ce qu’ils ressentent, beaucoup pleuraient, même des hommes d’âge mûr », racontait-il à Ukrainska Pravda. Un an plus tard, l’histoire s’est répétée en plus brutal : une tempête de poussière a détruit la nouvelle installation, Black Cloud, Tapolsky s’y est cassé la jambe, et en trois jours ses débris sont devenus « No Fate ». Le 1er septembre 2025, il a joué à ses pieds — la jambe dans le plâtre.
Quel âge a Dj Tapolsky ?
Il a eu 50 ans le 29 septembre 2026. Il est né en 1976 à Bohuslav, dans la région de Kyiv, et a grandi à Dnipro.
Tapolskyi ou Topolskyi : quelle est la bonne orthographe ?
Lui-même écrit son nom avec un « a » — Tapolskyi —, et son nom de scène, Tapolsky, est construit de la même façon. La graphie avec un « o », Topolskyi, se rencontre sur Wikipédia et dans une partie des médias.
Où a-t-il servi ?
De 2015 à 2016, dans l’ATO, au sein de la 72e brigade. Dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle, il a de nouveau rejoint les Forces armées ukrainiennes : près de deux ans dans la 47e brigade Magura, puis, depuis l’été 2024, dans l’unité Kulturnyi Desant. En 2026, il sert toujours.
Quels morceaux a-t-il sortis ?
Il compose sa propre musique depuis 2023 : « Kokhalys » avec Inaia, « De skhodyt sontse? », « Plus (+) » avec Pavlo Vyshebaba, « Kyiv – Kramatorsk », « MMD » avec Alloise et « Radja ». Auparavant, en 2017–2018, ses sorties en duo avec VovKING avaient paru sur les labels Program, Mainframe, Technique, Bad Taste et High Tea.
Où écouter ses sets ?
Sur sa chaîne YouTube : les streams d’une heure tournés en 2020–2021 dans des lieux insolites de Kyiv, les sets sous le panneau « Oblast de Donetsk », dans l’allée Peizazhna avec Pavlo Vyshebaba et à Kharkiv avec Hamlet Zinkivskyi. Ses propres morceaux sont disponibles sur toutes les plateformes de streaming.
En un demi-siècle, Tapolsky a parcouru le même chemin que toute la scène dance ukrainienne : des soirées entre initiés à la radio et aux festivals, des clubs aux streams depuis une ville vide, et aujourd’hui des sets à l’issue desquels on ne compte plus les invités, mais les hryvnias réunies pour des drones. Il n’est pas le seul : cet été, Atlas a réuni 103 millions de hryvnias pour la défense du ciel. Mais rares sont ceux qui ont fait toute cette route, du lecteur de cassettes à Delhi jusqu’à la batterie de mortiers — et qui n’ont toujours pas arrêté leur set.









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